Au fond de Soi, Endroit de Paix, Silence de l'Ame

» Catégorie : Histoires Courtes


Je Pars Ce Soir

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0km/h.

Lorsque l’on est jeune, juste des petits Hommes qui courent après les papillons, les ballons et les copains, on voit le Monde. On le voit comme il est : immense. On se dit qu’on aura jamais tout vu, qu’il faudra toujours courir car le temps nous est compté et qu’un jour, on sera vieux, juste des vieux Hommes qui courent après le train, les ennuis et le temps, et qui ne voient plus le Monde. Plus nous grandissons, et plus celui-ci se rétrécit jusqu’à nous étouffer. Et bordel, qu’est-ce que j’étouffe.

Alors ce soir, j’ai préféré cesser de courir et j’ai pris ma BMW m3. Elle s’est sentie négligée la petite, vu qu’on prend la voiture familiale à chaque fois qu’on sort. Je ne sais pas où aller, et c’est sûrement mieux comme ça : je vais enfin les laisser me guider, ces routes. Elles mènent bien quelque part. Genre le vrai Monde quoi, pas celui-ci. Un peu comme Le Monde Des Bisounours. Ou pas. Propagande infantile de merde. C’est pas le vrai Monde ça.

50km/h

C’est triste d’avoir une voiture de sport et de se limiter à 50 en ville. J’aimerais appuyer fort, très, très fort sur l’accélérateur et voir ce qu’il se passe. Les piétons vont-ils m’applaudir ? Vont-ils avoir peur ? À combien de km/h ces poteaux de signalisation céderont sous ma voiture ? À combien de km/h les feuilles dans le vent deviennent des lames de rasoirs ? À combien de km/h ma BMW deviendra mon tombeau ? On fait le pari ?

Ma femme va s’inquiéter, il va y avoir des restes ce soir. Je lègue ma part de gratin à mon fils, Jean. Mon yaourt au chocolat à ma fille, Héléna. Mon verre de vin quotidien à ma femme. Comme ça, tout le monde sera content et il n’y aura pas de gâchis. En plus, le vin, c’est bon pour la santé il paraît.

80km/h.

Où que j’aille, quelqu’un y aura déjà été. Peut-être même un de ces cons aura élu domicile. Alors bon, en attendant, je roule. Seul, avec la solitude comme copilote. De temps en temps je lui parle. Elle est heureuse qu’on se retrouve enfin. À la maison, ça braille tout le temps : mes enfants gueulent, ma femme gueule, la machine à laver gueule, ma vie gueule.

Ce que j’aime dans le fait de rouler la nuit, c’est l’impression que le temps s’est arrêté. Les étoiles semblent ne pas bouger, la Lune elle-même semble respecter cette plénitude. À la maison, le temps s’écoule telle une cascade d’emmerdes. D’ailleurs, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu d’étoiles, comme si elles avaient disparu de ma vie. En fait, je les avais juste oublié. En revanche, je n’ai pas oublié le shampooing sur la liste de courses, ni de mettre le chauffage à 20 avant de partir. Je n’ai pas oublié de souhaiter mes vœux aux beaux-parents, ni de rire aux blagues du patron. Tout cela est inscrit dans le tutoriel de l’homme parfait.

130 km/h.

Il m’avait manqué ce son. Si ce moteur avait été humain, il serait compositeur de musique. Plus que la 7ème symphonie de Beethoven, plus que Marooned de Pink Floyd et Major Tom de David Bowie, cette douce mélodie m’inspire la liberté et l’envie de vivre. Écoutez-la respirer et vous comprendrez. Écoutez-nous respirer. On ne forme plus qu’un, et nous nous éclipsons sous le regard bienveillant de la Lune. Je ne risque rien, depuis quand la musique se veut meurtrière ?

J’ai toujours voulu servir d’exemple à mes enfants, alors j’ai travaillé toute ma vie pour avoir tout ce que je voulais, et je leur ai inculqué les bonnes vieilles valeurs de la société. C’est bien pour ça que je pars. Je me suis peut-être trompé sur toute la ligne. Je tiens à m’excuser. Voyez votre père, regardez ce qu’il fait et que ça vous serve d’exemple. Il s’en va loin sans savoir ce qui va lui arriver dans quelques jours. Que dis-je, quelques minutes.

160 km/h.

Ça vous ai déjà arrivé de regarder votre reflet dans le miroir et vous dire que ce n’est pas vraiment vous ? Que vous auriez mieux été quelqu’un d’autre car la personne que vous voyez ne vous ressemble pas ? Moi tous les matins. Puis j’oublie, je mets mon costard et je vais travailler. On est toujours plus beau avec un costard. J’aime être beau, les gens vous regardent différemment comme quand vous vous regardez dans le miroir. J’aime être beau. Mais je préfère être moi. Tiens ? Et si je meurs, que fera ma famille de mon argent ? C’est vrai, j’ai travaillé dur pour avoir tout ça. Ma femme va sûrement se refaire une beauté, les nouveaux maris, ça ne court pas les rues. Jean, lui, va sûrement se payer une nouvelle voiture. Il n’a que 10 ans, mais ça devrait aller vite. Une BMW hein, n’oublie pas. Tout le monde t’a toujours dit de faire comme ton père. Je suis plus trop sûr de ça. Héléna va sûrement économiser pour ses études, elle a toujours été sérieuse. Qui sera là maintenant pour t’encourager ? Pas cet enfoiré de Franck, j’espère. Je n’ai jamais pu blairer mon voisin. Occupe-toi de ta haie au lieu de courir après ma femme.

182 km/h.

Tout ce temps perdu. Il est passé tellement vite, et toujours sous mes yeux. J’ai l’impression d’avoir vécu à 182 km/h toute ma putain de vie. Ma maison s’est construite en quelques secondes, Jean a grandi en quelques minutes, et je n’ai vécu que quelques heures.

200 km/h.

Ce monde, j’ai l’impression que ce n’est plus que des lignes qui défilent, défilent et défilent tout autour de moi. Les feuilles sont-elles devenues des lames de rasoir ? Tiens, ça me fait penser qu’en rentrant, je devrai couper cette foutue moustache. En rentrant ? Je suis pas en train de me défiler quand même ?

215 km/h.

Et puis, qu’est-ce que ça changerait si je me pète la gueule ? La Terre va continuer de tourner, avec ou sans moi. Et moi, j’arrêterai enfin de tourner en rond. Alors j’appuie sur l’accélérateur, et parfois je ferme les yeux pour savoir jusqu’où je peux aller, comme un défi lancé à moi-même. J’ai déjà tenu 43 ans à l’aveugle, je peux bien tenir encore quelques secondes.

245 km/h.

Arrête de penser, roule.

250 km/h.

Je crois que je suis en train de battre ton record, Paul. Qu’est-ce que.. ? Je transpire ? Ce n’est pas vrai, mon cœur ne cesse de battre. Plus vite sûrement que ma voiture. C’est un record.

255 km/h.

J’ai dû rater une sortie, je l’ai sûrement raté le Monde des Bisounours. Je n’ai pas vu d’arc-en-ciel, juste ces étoiles. Bordel, c’est moi où elles bougent. C’est la fête là-haut ? Ma solitude et moi, on va vous montrer qui sait faire la fête.

260 km/h.

Un chemin de fer au loin. Une lumière clignotante, un train va passer. Il doit me rester quelques secondes, mais à la vitesse où je vais, ça ne devrait pas tarder. Je peux passer. Je vais passer, j’ai vu 3 fois Fast and Furious, la voiture passe tout le temps avant le train. Mes mains sont crispées sur le volant. Quelles lâches. Qui va repasser mon costard ? Les barrières s’abaissent. Attendez-moi. 10 secondes à tout casser. Le train-train ne va pas me percuter, j’en suis sûr. 8 secondes. Je ferme les yeux. J’entends le train. Qui va élever mes enfants ?

270 km/h.

2 secondes. J’ouvre les yeux. Le temps est devenu Éternité. La sueur me brûle les paupières. Je vois le train. J’ai presque passé les barrières. Attendez-moi. Juste quelques millisecondes. Les larmes coulent sur mon visage. Espèce de lâche. Je crie. Je hurle. Je vis.

Putain. Le gratin va être froid.

0 km/h.

Nuit

 

Mon Ami, Henri Banner

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Henri Banner est mon ami. On ne se quitte jamais, il est à mes côtés du matin au soir. Il sera toujours là pour moi en cas de coup dur. Le problème avec Henri, c’est qu’il n’a pas le permis de conduire, alors je l’accompagne où il souhaite aller. Henri est un vrai moniteur d’auto-école. La moindre faute de conduite, Henri me fait la remarque. Le moindre excès de vitesse, Henri me fait les gros yeux. Alors je roule doucement, je fais attention aux panneaux de signalisation, aux passages cloutés, à ne pas mettre la musique trop forte, et j’en passe. De plus, Henri ne s’assoit jamais côté passager, il reste sur la banquette arrière. Parfois on en rigole, il me fait des grimaces lorsque je le regarde dans le rétroviseur central. C’est le roi de la rigolade.

Henri Banner a malgré tout des défauts. Il peut parfois être violent, et rester au pied de mon lit lorsque je m’endors, ce qui a le mérite de me donner la frousse lorsque je me réveille et que ses yeux glaçants me fixent. Henri a juste ses humeurs. Il peut veiller sur moi, ce qui me fait sourire. Il peut aussi me faire très mal, ce qui me fait peur. Malgré tout, Henri ne me lâche jamais. Il est là au petit-déjeuner, mais Henri ne mange pas. Il est là au bureau, mais Henri ne travaille pas. Il est là au magasin, à la piscine, au parc, chez des amis, et j’en passe. Le seul endroit où Henri ne me suit pas, c’est le cimetière. Il déteste ça. Il déteste voir sa propre pierre tombale.

Henri Banner se promenait un beau matin dans le centre-ville. Il avait déjà bu le café et fumé une cigarette. Henri était d’humeur joviale, il avait mis son plus beau costume. La journée commençait bien. J’ai rencontré Henri Banner ce matin-là, sur le passage clouté. Ma voiture s’en souvient encore. Depuis, Henri me fait des grimaces dans le rétroviseur. Faut dire, il a maintenant le visage pour.

La Dernière Bougie

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Elle souffla les trente-neuf bougies disposées sur le gâteau d’anniversaire que ses amis lui ont gentiment concocté pour ce « grand jour ». Toutes s’éteignirent sauf une, comme si elle non plus ne voulait pas passer ce cap, comme si elle non plus ne voulait pas vieillir.
– Souffle, souffle, souffle ! – reprenaient en chœur les invités autour de Sandra.
« Ils sont bien sympas, mais ce n’est pas eux qui prennent une année de plus dans la gueule. » pensa-t-elle à ce moment. Elle leur sourit alors, aspira l’air et souffla de tous ses poumons sur la dernière bougie. La flamme s’estompa doucement, et les invités acclamèrent la presque-quarantenaire.

Qu’allait-elle-faire maintenant ? Les rides allaient continuer à prendre place aux abords de son visage, les envies allaient peu à peu changer et la fatigue allait s’installer jour après jour dans son quotidien. Sandra ne voulait pas. Elle refusait de renoncer aux nombreux rêves qui lui avaient donnés jusque là la force d’avancer et de se battre. Pourtant, elle était et resterait ce qu’elle est, et elle trouvait cela tellement triste. L’émotion monta et fit trembler sa lèvre inférieure. Une larme déborda de son œil gauche comme une goutte d’eau d’un vase. Remerciant ses amis d’un geste de la main, elle s’avança, la tête baissée, vers la salle de bain.

Sur le chemin, Pierre l’enlaça tendrement et lui susurra un « Je t’aime mon amour » au creux de l’oreille. Un sourire se dessina sur le visage de Sandra, mais elle n’avait pas la force de lui répondre. Elle se dit malgré tout qu’elle avait enfin trouver un homme gentil, avec qui elle se sentait réellement bien. Il passait son temps à l’entourer d’affection et de tendresse, comme si elle était une petite chose fragile. Selon Sandra, il ignorait la force dont elle avait pu faire preuve au cours de son existence, et la volonté ancrée en elle d’acquérir tout ce qu’elle souhaite. Elle enroula ses bras autour du cou de Pierre, lui déposa une baiser sur la joue, avant de continuer son chemin vers la salle de bain. Elle ressentait encore plus le besoin d’exploser, seule.

La soirée battait son plein. Les invités, amis mêlés dans les vagues connaissances de Sandra, s’amusaient clairement. Ils discutaient, ou plutôt criaient, de tout et de rien avec n’importe qui et n’importe quoi. Les rires recouvraient le fond sonore, et s’entremêlaient aux mélodies des verres qui claquent et des gorges qui se remplissent. Sandra aurait bien voulu s’amuser, mais une boule au ventre l’en empêchait. Elle s’imaginait à ce moment que cette boule représentait tout ce dont elle aurait voulu accomplir, mais qu’elle n’accomplirait jamais. Elle aurait tant voulu faire le tour du Monde pour visiter la Terre, sauter en parachute pour visiter le ciel, même aller plus haut pour voir ce que personne ne voit d’ici.

Elle n’avait encore jamais appris à jouer de la guitare, alors qu’elle avait trop souvent rêvé de jouer les accords de Stairway to Heaven. Elle voulait également faire un enfant. « Quelle ironie » se disait-elle en s’imaginant maman dans l’espace, caressant les cordes et le manche en acajou de sa Gibson. Elle était à deux pas de la salle de bain lorsque Juliette, sa sœur, lui prit la main pour l’emmener danser dans la foule alcoolisée. Il régnait une odeur de clopes et de transpiration, mais tout le monde s’en fichait tant l’excitation enveloppait leur esprit. Sandra se laissait bercer par les mains affectueuses de sa sœur, même si son cœur était ailleurs, peut-être des années auparavant.
– Amuse-toi, allez ! – lui cria Juliette à l’oreille.
– Je m’amuse, tu sais.
– Non. En revanche, eux, ils s’amusent. – dit-elle en désignant de la main les invités qui se déchaînaient au gré des musiques. L’appartement va être dans un sale état, demain. On a retrouvé de l’alcool jusque dans la salle de bain, à moins que ce ne soit une fuite…
– Ne t’en fais pas, on se retrouve tout à l’heure. – lui lança Sandra d’un ton sec.
Elle lâcha les mains de sa sœur, avant de lui adresser malgré tout un sourire et un clin d’oeil furtif signifiant un « Je t’assure que ça va ».

Ça n’allait pas. Elle se sentait mélancolique comme lors de ces interminables journées grises où elle s’empiffrait de bouquins dans un silence poétique. La petite mariée de Chagall l’avait particulièrement touché tant l’ouvrage décrit l’acharnement du Temps à couler abondamment sans se lasser. Pour Sandra, le Temps est d’une insolence extrême puisqu’il n’obéit à personne sauf à lui-même. Elle aurait voulu, à ce moment précis, l’attraper et lui ordonner de s’arrêter l’espace d’un instant. Le Temps se fiche de l’instant. Il a le temps. Sandra maudit ceux qui parvenaient à vivre au jour le jour et qui l’incitaient à faire de même. À cet instant, le passé semblait l’attirer dans un gouffre dangereux où il est impossible d’en sortir indemne.

Le brouhaha fit ensuite place à un silence à moitié sourd. Sandra était dans la salle de bain. Elle ferma la porte à clef, puis ses yeux, et souffla profondément. Le calme de la pièce lui prodigua un bien-être soudain. Le temps semblait se passer plus lentement loin des attroupements. Elle s’avança vers la baignoire dans le but de s’y faufiler et d’y être tranquille, lorsque son pied dérapa sur de l’eau répandue au sol. Sandra, n’ayant pas eu le temps de se rattraper correctement, poussa un cri avant que son crâne ne se cogna violemment contre le rebord du lavabo. Les étoiles dont elle rêvait tant défilèrent devant ses yeux, puis furent remplacées par une douce lumière sans couleur. Sandra perdit la vie sur le coup. À cet instant, au cœur de la cohue, les invités balançaient leurs corps sur une certaine mélodie, en yaourtant d’une manière assurée « Dear lady, can you hear the wind blow, and did you know your stairway lies on the whispering wind ».