Au fond de Soi, Endroit de Paix, Silence de l'Ame

La Dernière Bougie

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Elle souffla les trente-neuf bougies disposées sur le gâteau d’anniversaire que ses amis lui ont gentiment concocté pour ce « grand jour ». Toutes s’éteignirent sauf une, comme si elle non plus ne voulait pas passer ce cap, comme si elle non plus ne voulait pas vieillir.
– Souffle, souffle, souffle ! – reprenaient en chœur les invités autour de Sandra.
« Ils sont bien sympas, mais ce n’est pas eux qui prennent une année de plus dans la gueule. » pensa-t-elle à ce moment. Elle leur sourit alors, aspira l’air et souffla de tous ses poumons sur la dernière bougie. La flamme s’estompa doucement, et les invités acclamèrent la presque-quarantenaire.

Qu’allait-elle-faire maintenant ? Les rides allaient continuer à prendre place aux abords de son visage, les envies allaient peu à peu changer et la fatigue allait s’installer jour après jour dans son quotidien. Sandra ne voulait pas. Elle refusait de renoncer aux nombreux rêves qui lui avaient donnés jusque là la force d’avancer et de se battre. Pourtant, elle était et resterait ce qu’elle est, et elle trouvait cela tellement triste. L’émotion monta et fit trembler sa lèvre inférieure. Une larme déborda de son œil gauche comme une goutte d’eau d’un vase. Remerciant ses amis d’un geste de la main, elle s’avança, la tête baissée, vers la salle de bain.

Sur le chemin, Pierre l’enlaça tendrement et lui susurra un « Je t’aime mon amour » au creux de l’oreille. Un sourire se dessina sur le visage de Sandra, mais elle n’avait pas la force de lui répondre. Elle se dit malgré tout qu’elle avait enfin trouver un homme gentil, avec qui elle se sentait réellement bien. Il passait son temps à l’entourer d’affection et de tendresse, comme si elle était une petite chose fragile. Selon Sandra, il ignorait la force dont elle avait pu faire preuve au cours de son existence, et la volonté ancrée en elle d’acquérir tout ce qu’elle souhaite. Elle enroula ses bras autour du cou de Pierre, lui déposa une baiser sur la joue, avant de continuer son chemin vers la salle de bain. Elle ressentait encore plus le besoin d’exploser, seule.

La soirée battait son plein. Les invités, amis mêlés dans les vagues connaissances de Sandra, s’amusaient clairement. Ils discutaient, ou plutôt criaient, de tout et de rien avec n’importe qui et n’importe quoi. Les rires recouvraient le fond sonore, et s’entremêlaient aux mélodies des verres qui claquent et des gorges qui se remplissent. Sandra aurait bien voulu s’amuser, mais une boule au ventre l’en empêchait. Elle s’imaginait à ce moment que cette boule représentait tout ce dont elle aurait voulu accomplir, mais qu’elle n’accomplirait jamais. Elle aurait tant voulu faire le tour du Monde pour visiter la Terre, sauter en parachute pour visiter le ciel, même aller plus haut pour voir ce que personne ne voit d’ici.

Elle n’avait encore jamais appris à jouer de la guitare, alors qu’elle avait trop souvent rêvé de jouer les accords de Stairway to Heaven. Elle voulait également faire un enfant. « Quelle ironie » se disait-elle en s’imaginant maman dans l’espace, caressant les cordes et le manche en acajou de sa Gibson. Elle était à deux pas de la salle de bain lorsque Juliette, sa sœur, lui prit la main pour l’emmener danser dans la foule alcoolisée. Il régnait une odeur de clopes et de transpiration, mais tout le monde s’en fichait tant l’excitation enveloppait leur esprit. Sandra se laissait bercer par les mains affectueuses de sa sœur, même si son cœur était ailleurs, peut-être des années auparavant.
– Amuse-toi, allez ! – lui cria Juliette à l’oreille.
– Je m’amuse, tu sais.
– Non. En revanche, eux, ils s’amusent. – dit-elle en désignant de la main les invités qui se déchaînaient au gré des musiques. L’appartement va être dans un sale état, demain. On a retrouvé de l’alcool jusque dans la salle de bain, à moins que ce ne soit une fuite…
– Ne t’en fais pas, on se retrouve tout à l’heure. – lui lança Sandra d’un ton sec.
Elle lâcha les mains de sa sœur, avant de lui adresser malgré tout un sourire et un clin d’oeil furtif signifiant un « Je t’assure que ça va ».

Ça n’allait pas. Elle se sentait mélancolique comme lors de ces interminables journées grises où elle s’empiffrait de bouquins dans un silence poétique. La petite mariée de Chagall l’avait particulièrement touché tant l’ouvrage décrit l’acharnement du Temps à couler abondamment sans se lasser. Pour Sandra, le Temps est d’une insolence extrême puisqu’il n’obéit à personne sauf à lui-même. Elle aurait voulu, à ce moment précis, l’attraper et lui ordonner de s’arrêter l’espace d’un instant. Le Temps se fiche de l’instant. Il a le temps. Sandra maudit ceux qui parvenaient à vivre au jour le jour et qui l’incitaient à faire de même. À cet instant, le passé semblait l’attirer dans un gouffre dangereux où il est impossible d’en sortir indemne.

Le brouhaha fit ensuite place à un silence à moitié sourd. Sandra était dans la salle de bain. Elle ferma la porte à clef, puis ses yeux, et souffla profondément. Le calme de la pièce lui prodigua un bien-être soudain. Le temps semblait se passer plus lentement loin des attroupements. Elle s’avança vers la baignoire dans le but de s’y faufiler et d’y être tranquille, lorsque son pied dérapa sur de l’eau répandue au sol. Sandra, n’ayant pas eu le temps de se rattraper correctement, poussa un cri avant que son crâne ne se cogna violemment contre le rebord du lavabo. Les étoiles dont elle rêvait tant défilèrent devant ses yeux, puis furent remplacées par une douce lumière sans couleur. Sandra perdit la vie sur le coup. À cet instant, au cœur de la cohue, les invités balançaient leurs corps sur une certaine mélodie, en yaourtant d’une manière assurée « Dear lady, can you hear the wind blow, and did you know your stairway lies on the whispering wind ».

2 octobre, 2017 à 21 h 58 min


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