Au fond de Soi, Endroit de Paix, Silence de l'Ame

L’homme et l’éphémère

L’Onirique histoire de

L’HOMME ET L’ÉPHÉMÈRE

Prologue.

« Chaque Homme est une histoire qui n’est identique à aucune autre »

J’ai souvent eu du mal à mettre des mots sur les histoires de mon passé, sûrement parce qu’aucune ne valait le coup de les raconter à quelqu’un qui n’allait probablement pas écouter. Aujourd’hui, j’ai compris que certaines histoires n’ont d’importance que pour le conteur, et celle que je m’apprête à dévoiler en a réellement beaucoup pour moi. Elle n’est pas un résumé d’un quelconque film à l’eau de rose, ni un vulgaire potin que l’on s’empresse de dire au premier inconnu. Ce n’est pas l’histoire la plus heureuse, ni la plus malheureuse, mais c’est mon histoire. C’est notre histoire. C’est la nostalgie des premières fois, c’est les souvenirs des moments vécus, c’est les regrets des derniers instants. Et maintenant, ce n’est d’autre qu’un parasite installé bien confortablement dans ma cage thoracique qui broie mon cœur en deux à chaque fois que j’y pense. Mais c’est mon parasite.

Même si elles sont parfois imaginaires, les histoires existent. Que ce soit dans l’imagination d’un enfant, le cœur d’un Homme ou la mémoire d’une vieille personne, elles flottent constamment dans l’atmosphère. Détaillées ou non, imaginées ou non, bien contées ou non, elles provoquent chez chacun des réactions et des sensations différentes. Pourtant, chaque histoire a un point en commun : un début. Dans le conte Le Petit Chaperon Rouge de Charles Perrault, c’est une rencontre avec le grand méchant loup, dans le roman de JRR Tolkien, La Communauté de l’Anneau, c’est un départ en vue d’accomplir une quête, dans le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, c’est une rupture amoureuse. En bref, même la naissance est un commencement d’histoire : une formation d’un corps, une création de lien, un préambule à toute une succédé de choix et d’actes, un premier apprentissage, l’origine de la vie.

On dit souvent que la vie est une succession de probabilités aléatoires, un long et sinueux chemin hasardeux qui nous mènent là où nous en sommes actuellement. L’histoire que je m’apprête à vous raconter en est un exemple typique. Et cet épisode de ma vie a non seulement un début, mais aussi une fin.

 

10 Juin 2015

Il y a précisément 517 500 habitants dans la ville où je réside, et 207 bars installés sur son territoire de 71km², soit l’équivalent d’un bar pour environ 2 500 personnes. Ce soir-là et à cette heure précise, 157 bars montraient encore la pancarte « ouvert », et je me trouvais dans l’un de ceux-là. Quelle était la probabilité que je la rencontre à ce moment précis dans ce bar loin d’être le plus branché de la ville ? En cette soirée plutôt agitée, 142 personnes festoyaient, soit 1,4 personnes au m². J’étais posé sur l’une des 72 places assises du bar, en compagnie de deux amis. Je connaissais donc 4,1 % des personnes assises dans le bar. Nous étions accoudés au comptoir où se trouvaient exactement 9 tabourets, soit 12,5% des places assises. Encore une fois, quelle était la probabilité d’être assis juste à côté d’elle ? Sur le comptoir étaient posées 53 verres d’alcool, dont 38 bières et 29 similaires à la mienne.

Bien que je fusse déjà sacrément alcoolisé, un de mes amis m’avait forcé à recommander une bière. J’étais arrivé à un taux d’alcoolémie de 1,2 gramme dans le sang, ma vision s’en trouvait brouillé et mon cerveau comme mon corps réagissaient différemment. 29 bières comme la mienne sur le comptoir, et seulement 8 à portée de bras. Un manque d’attention, une petite tape sur l’épaule, et un mot dans l’oreille m’a poussé à me retourner vers elle :

« Tu as bu dans ma bière. »

Malgré le bruit des verres de bière qui claquaient les tables, les chants à plein poumon, les rires hystériques et la musique plus forte que jamais, sa phrase résonna dans mon crâne. Je ne sais pas si c’était l’alcool qui me faisait tourner la tête ou l’effet que me provoquait cette rencontre inattendue, mais j’eus l’impression que le monde qui s’activait auparavant autour de nous avait ralenti, que le comptoir s’éloignait, que les gens s’effaçaient et que mon corps ne réagissait plus.

Son rire fut si soudain que je repris conscience directement de la situation grotesque. J’étais un mec complètement saoul qui la fixait dans les yeux, immobile, les yeux livides et la bouche entrouverte, gardant son verre de bière à la main comme si j’attendais quelque chose de cette femme. Elle répéta alors plus fort l’unique phrase que j’avais entendue de sa bouche, et je reposai sans attendre la bière devant elle.

11 Juin 2015

Il était 14h25 lorsque je me suis réveillé en compagnie d’un mal de tête insoutenable, un véritable coup de marteau dans mon crâne. J’eus de la peine à me lever et à me traîner jusqu’à la cuisine où je préparai un semblant de petit-déjeuner : deux biscottes et un bol de céréales. Mes mouvements étaient lourdement lents, chaque moindre bruit était strident. J’essayais en vain de me rappeler de chaque moment de ma soirée, c’était comme si quelqu’un s’était infiltré au creux de mon cerveau pendant la nuit et avait fait disparaître mes souvenirs. Je me suis rassuré en me disant que j’étais bel et bien arrivé chez moi, même complètement saoul. Et c’est à ce moment-là où son image apparut. Certes, de nombreux détails me manquaient, mais elle avait bien existé et cela m’a fait sourire. Ce matin-là, elle n’était pour moi qu’un souvenir flou, un fantôme vagabondant dans les entrailles de mes pensées, Des brides de souvenirs me revenaient, des morceaux de phrase, des parties de son corps.

Une danse. Oui, mes mains avaient tenu ses hanches sur le son d’une douce musique inconnue. Je recherchais sans cesse de nouveaux éléments qui m’auraient permis de me rappeler des moindres détails. En vain. Son prénom ? Impossible de m’en rappeler. De plus, mon téléphone portable était introuvable. Après avoir fini la deuxième biscotte et bu le lait du bol de céréales, je jetai un œil sur l’état de mon appartement. La vaisselle sale s’entassait dans l’évier, des habits jonchaient le sol et un cendrier avait été renversé derrière le canapé. Il aurait fallu que je me mette à ranger le tout mais j’étais en retard pour mon rendez-vous. « Mala Vida » de Mano Negra, voilà la chanson sur laquelle nous avions dansé Elle et moi. Une longue discussion. Oui, nous avions longuement parlé dans la soirée, mais les sujets restaient vagues et flous.

Le peu de souvenirs que j’avais ne coordonnaient pas : un arbre, une odeur, un fleuve… En bref, la retrouver allait être compliqué, mais je ressentais étrangement le besoin de la revoir. De sentir à nouveau son parfum.

Je commençai alors à m’habiller pour sortir.

———-

« Je… Je suis désolé »

Elle me sourit une dernière fois avant de boire une gorgée de bière. Il fallait que je lui parle, je ne sais toujours pas ce qui provoquait ce désir mais il le fallait :

« Tu aimes bien la bière ? »

Bordel. Qu’est-ce qui m’as pris de dire « Tu aimes bien la bière » ? Pourquoi je n’ai pas su rebondir comme dans les films où chaque répartie était préparée et provoquait un mystérieux romantisme. Elle répondit sur un ton amusé :

« Tu n’as pas mieux comme technique d’approche ? »

C’était direct et j’aimais ça. Sa voix était douce et comparé au bruit omniprésent du bar dans lequel nous étions, c’était une sonorité angélique. Elle n’avait pas sa place dans cet environnement brute et sans complexe. Il fallait que je réponde en me démarquant, que je trouve une de ces phrases qui me donne l’air originalement cool. Mon cerveau était au ralenti malgré la forte dose d’alcool dans mon sang. Et elle continuait de me fixer dans les yeux. Et ses yeux, mon Dieu, ses yeux.

Le jeu avait commencé, ce jeu de séduction où deux personnes tentent d’avoir le dessus, une sorte de distance qui rapproche, un défilé de différents masques que portent les joueurs pour arriver à leur fin. C’était maintenant ou jamais. Je répondis d’une voix grave, entre deux gorgées de bière :

  • « Tu souhaites que je la joue comment ? Mystérieux ? Drôle ? Bon copain ? Créatif ?

  • Pourquoi tout simplement ne pas rester toi-même ?

  • Parce que je suis bourré. »

Nous étions face à face, accoudés au comptoir. Derrière moi, mes amis se parlaient, derrière elle les siens faisaient la même. C’était un duel dans une arène, et je savais que mes acolytes viendraient me porter secours si la situation dégénérait. Elle parla alors d’un ton amusé :

« Tu peux tout aussi bien être ivre et bourré de talent ! »

En plus d’être ravissante, elle avait de l’humour. Je répondis ensuite :

  • « Je sais jouer quelques airs plus ou moins médiocres à la guitare, courir plus de 30 minutes en gardant un point de côté et réciter l’alphabet à l’envers sans faute. Tu penses encore qu’il est possible que j’ai du talent ?

  • Bien sur ! Répondit-elle.

  • Vraiment ?

  • Oui ! Bien sur que j’aime la bière, surtout quand on me la paie ! 

  • J’ai compris le message, dis-je en riant. Blonde, blanche ou brune ? »

———-

J’étais en retard, fatigué et je n’avais pas eu le temps de prendre une douche. Je pressai alors le pas tout en essayant de me rappeler de la soirée de la veille, de trouver un indice, un endroit dans ma tête où les souvenirs étaient enfouis. Il faisait beau et cela reflétait sur le visage des gens, mais pas sur le mien. Non, je me sentais bizarre. J’avais le besoin de me souvenir de cette femme, et si possible de la retrouver. Ça allait être impossible mais je voulais me convaincre que je pouvais y arriver, c’était le seul moyen. J’étais déterminé à donner tout mon temps et toute mon énergie jusqu’au jour où elle se trouverait devant moi comme la veille au bar.

Je parvins alors à destination, et rentrai au sein du bâtiment principal. Je n’aimais pas ce hall, il me faisait penser à la raison de mes nombreuses venues, de mes trop nombreuses venues. Je détestais ce téléphone qui sonnait sans cesse, je détestais cette secrétaire qui me connaissais je ne sais comment, je détestais ce décor neutre, ces tableaux inutiles, ces plantes présentes juste pour cacher la tristesse de l’endroit, et je détestais par-dessus tout cette porte. Cette porte représentait tout ce que je ne pouvais accepter, mes longues nuits d’insomnie et ma souffrance constante. La secrétaire me salua et me désigna cette porte comme si c’était la première fois que je venais. Je grommelai quelques injures et arrivai devant ce que j’appelais dorénavant « le bureau des complaintes ». Je tournai la poignée, poussai la porte et découvris une nouvelle fois cette vaste pièce où se trouvait une grande bibliothèque murale, une baie vitrée donnant sur un grand jardin fleuri, deux fauteuils rustiques et sur l’un deux, mon psychologue.

Et le rendez-vous avec mon psychologue se déroulait comme à son habitude : j’arrive avec la stricte volonté de ne rien dire, puis d’un coup ça explose et je me laisse à dévoiler à une personne que je ne connais pas tout ce que je ressens, tout ce que j’endure depuis ma rupture avec la femme que j’appelle communément « l’histoire de ma vie », avant de le payer pour m’excuser de lui faire perdre son temps.

———-

Cela faisait déjà deux heures que l’on passait à se parler dans le bar, des étoiles aux pâquerettes, en passant par nos goûts musicaux ou nos opinions politiques. Et bordel, qu’est-ce que c’était bon. Elle avait de la discussion, et même les périodes où l’on ne parlait pas en disaient beaucoup. Mais elle parlait très peu d’elle, elle était un mystère vivant et je trouvais que c’était une bonne chose. Au moins, elle ne me décevait pas. Nous étions deux au milieu d’une foule silencieuse et le Temps semblait figé comme si la Lune avait oublié sa course. Il fallait que ça continue, je me devais de garder le contrôle de mes actes et de mes paroles. Mais nous buvions beaucoup. Beaucoup trop. Nous avions un jeu, enfin, elle avait insisté pour que l’on y joue : dès que nous posions une question trop personnelle, nous devions boire. Elle n’arrêtait pas de me dire que la nuit allait être unique et qu’il ne fallait pas perdre de temps avec notre vie quotidienne. Je me suis laissé embarquer dans une spirale infernale mêlant bonheur et folie. « Pourquoi craindre la vie alors que nous craignons déjà la mort ? ». C’était ses mots, ils pourraient paraître abrupts s’ils n’étaient pas prononcés par elle et la douceur naturelle qui l’accompagne. Elle avait des avis presque trop purs pour le monde dans lequel on vit, elle vivait dans un autre monde mais c’était son monde et il était beau. Elle était calme tout en me faisant rire, elle était douce tout en étant vive, elle était belle.

Vers 02h00 du matin, ma tête commença réellement à tourner et je lui proposai alors de sortir du bar. Elle jeta un bref coup d’œil en direction de ses amis avant d’acquiescer avec un grand sourire. Nous sortîmes du bar en direction d’un chemin qui longe le fleuve. Puis vint le silence. Nous avions passé toute la soirée dans le bruit d’une horde alcoolisée dansant sur une musique populaire. Le long du fleuve, il n’y avait que le bruit du vent. Elle ne parlait plus, mais étrangement la situation était loin d’être gênante : je ne ressentais pas non plus l’envie de parler. Je ne la connaissais pas, elle ne me connaissait pas, nous étions deux inconnues marchant dans une nuit noire, deux corps perdus, deux âmes qui se sont trouvées. Nous avions beaucoup rigolé, beaucoup parlé et beaucoup bu, mais nous ne nous connaissions qu’à travers nos regards, nos actes et nos présences. Les circonstances avaient fait de nous des amis d’une nuit, des objets du hasard, des êtres de l’instant T.

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Le rendez-vous avait déjà commencé depuis trente minutes et je me surprenais à parler à cœur ouvert comme s’il me comprenait :

  • Elle me manque terriblement. Elle me manque putain. Son cœur me manque. Et le mien aussi. Je lui ai tout donné et elle est parti avec, je lui ai laissé une énorme partie de moi et maintenant je suis seul avec le cœur en charpie. Pourquoi ce n’est pas comme dans les films ? Une rupture douloureuse puis d’un coup, plus rien. Une nouvelle rencontre et hop, la boucle est bouclée et le jeu continue. Pourquoi est-elle si réelle. Je n’arrive plus à être attiré par d’autres filles, elle m’a bousillé. Je n’arrive pas à l’oublier, ce n’est même plus de l’amour que j’éprouve pour elle mais de l’obsession. Je ne sais même pas si j’aimerais passer à autre chose. Oui, peut-être que j’aime tout ça en fin de compte, avoir mal, souffrir le martyr. Si seulement une personne pouvait me faire ressentir rien qu’un peu le sentiment que j’avais quand elle me regardait, les frissons qui parcouraient mon corps quand je la prenais dans mes bras, le bonheur de tous ces moments passés ensemble. Et je ressasse. Je ressasse. Je ressasse encore et toujours. La même chose chaque jour. Elle est partie intégrante de mon quotidien, je ne suis qu’un détail du passé. J’espère un miracle qui la transformera un beau matin comme toutes les autres filles. Mais elle n’est pas toutes les autres filles. Le ciel n’a jamais été aussi gris, et je me déteste d’être comme ça car je n’attends plus rien, pas de pitié ni d’excuse. Je veux juste qu’elle sache qu’elle a été la seule qui m’a fait sentir que j’étais vivant. J’aimerais que toute la tristesse et l’amertume de notre passé s’échappe de ma cage thoracique car ça me fait mal. Mais malgré tout c’est une douleur dont je suis attaché, j’aime cette douleur et c’est une sensation qui me fait rendre compte de ma folie. Il me faut sûrement beaucoup plus de temps, ça ne fait après tout que… deux ans. Il lui fallait du temps pour m’aimer à nouveau, et elle n’a pas réussi. Je souhaite réussir à l’oublier, car pour l’instant je n’ai pas eu le temps de réussir.

  • Je cite ce que vous avez dit précédemment : « elle n’est pas toutes les autres filles ». Et vous avez totalement raison sur ce point. Cette personne représente toute votre souffrance, tout votre mal-être. Vous donnez le prénom de votre ex-amie à toutes les mauvaises choses qui vous arrivent. Relativisez, vous avez sûrement un prénom à donner aux bonnes choses qui sont arrivées après votre malheureuse rupture. 

« J’aimerais bien mais malheureusement, je ne me rappelle pas de son prénom » pensai-je alors.

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L’ambiance était spatiale, nous étions seuls dans la nuit, au milieu de cette nature paisible et silencieuse. On aurait dit que le Monde nous respectait, qu’il savait que ce moment était unique et qu’il ne fallait absolument pas nous déranger. Je n’avais aucune notion du temps, à moitié grâce à l’effet de l’alcool, de l’autre grâce à cette mystérieuse rencontre. Je sortis alors mon téléphone portable de ma poche dans l’optique de regarder l’heure, et c’est à ce moment précis qu’elle brisa le silence :

  • « Tu t’embêtes ?

  • Mon Dieu, non !

  • Alors pourquoi tu sors ton téléphone ? Pour faire beau ? 

  • Wow, quel direct ! Je regardais juste l’heure.

  • C’est vraiment important ? »

Sous le choc, je n’ai pas pris le temps de réfléchir et voulus faire une chose dont elle se souviendrait toute sa vie car d’une, je ne voulais pas être une simple rencontre de passage mais un événement marquant, de l’autre elle avait raison, la nuit était belle et le temps était superflu, ça allait se terminer quoiqu’il arrive et j’en étais bien conscient. Je me devais de profiter de l’instant présent sans me soucier de l’heure, du lieu ou des conditions : elle était là, j’étais là et c’était bien suffisant. Alors j’empoignai mon téléphone portable, pris de l’élan et le jetai le plus loin possible dans le fleuve. Elle resta bouche bée, se retourna vers moi et me fixa dans les yeux l’air étonné. Elle avait sûrement compris la raison qui m’a poussé à agir de la sorte, mais je pris quand même la parole :

« Tu as raison, ce n’est pas important. Rien n’est important. »

Alors elle s’avança vers moi, pris ma main et cessa de me fixer pour jeter son regard vers le fleuve. En quelques instants, une certaine tristesse s’était installée dans l’atmosphère.

« Je ne connais pas ton prénom, dis-je ensuite. »

Alors elle déversa son regard dans le mien, et je cru reconnaître de la tendresse dans la lueur de ses yeux. Elle s’approcha de moi, et plus la distance entre elle et moi diminuait, plus mon cœur battait vite. Plus vite. Plus fort. 30 centimètres. Allait-elle m’embrasser ? Peut-être. C’est elle qui approchait après tout. Et c’est mon cœur qui battait. 20 centimètres. Un battement. 2 battements. 2 sourires. Un regard. 3 battements. 10 centimètres. 4 battements. 5 battements. 03h56. 2 bouches. 6 battements. 2 êtres. 2 inconnus. 2 corps. Un baiser.

———-

Mon rendez-vous chez le psychologue avait pris fin vers 16h, et comme d’habitude je ne me sentais pas vraiment mieux. Je n’allais pas le voir avec l’idée de guérir miraculeusement, mais au moins j’en parlais et ça me permettait d’évacuer des choses qui restaient enfouies jusqu’à présent. Le psychologue n’était qu’un prétexte. En effet, ce n’est pas à mes amis et encore moins à ma famille que je parle de tout ça, d’Elle, de mon vide intérieur, de ce qui a changé et ce qui n’a pas changé depuis notre rupture. Et c’est mieux comme ça, ils ne comprendraient pas.

Arrivé chez moi, je ressentis l’envie de prendre une douche pour remettre mes idées en place. Je me sentais poisseux et vide à l’intérieur, en tout cas plus que d’habitude. Je retirai mon t-shirt tout en laissant couler l’eau, puis me suis regardé dans le miroir comme chaque jour avant la douche. J’ai souvent eu l’impression de tourner dans mon propre film, de me voir de l’extérieur. Et c’est lorsque je me regarde dans le miroir que cette impression est la plus forte. Est-ce vraiment moi que je regarde dans ce reflet ? C’est en enlevant mon pantalon qu’un carte pliée tomba sur le sol. Surpris, je m’abaissai et la dépliai pour voir le contenu de celle-ci :

ENTRÉE GRATUITE + 1 CONSOMMATION

LE MANNEKEIN PIS

SAMEDI 11 JUIN A 18H00

Qu’est-ce que cette invitation faisait dans ma poche ? De plus, je n’allais jamais dans ce genre de bar à thème branché. Ce pourrait-il que ce soit elle qui m’avait invité ? Quoiqu’il en soit, un sourire apparut sur mon visage et mon cœur commença à battre fortement. En me douchant, je réfléchissais à toutes les façons possibles de la retrouver. Sans téléphone portable, il m’était impossible de joindre Tristan et Sam qui vivaient à une cinquantaine de kilomètres de moi. Aller les voir en voiture aurait été une solution, mais il était déjà 16h30 et je voulais arriver en avance au Mannekein Pis. Car oui, il était évident que j’irais, c’était le moyen le plus simple de la retrouver.

C’était surprenant à quel point j’avais tout oublié de ce soir, où je n’aurais jamais dû oublier un seul détail.

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Nous nous étions retrouvé, une heure après le baiser, dans une boîte nocturne qui ressemblait plus à une vieille cave effrayante qu’à un lieu festif. La plupart des gens étaient ivres, voir drogués, et les seules femmes présentes étaient entourées par, en moyenne, 3 hommes. Étant moi-même ivre, j’eus du mal à mettre un mot sur ce que je ressentais, cela ressemblait à de l’appréhension mélangé à de l’euphorie. Elle prit ma main et m’emmena au centre de la piste de danse. Elle se colla à moi, fort, très fort, puis s’éloigna et revint tourner autour de moi comme si elle cherchait à ce que je l’attrape. Ce que je fit aussitôt. Et voilà, la danse avait commencé, et ce plaisir m’enivrait plus que je ne l’étais déjà. Nous étions concentrés dans cet art, malgré le vacarme autour de nous, nous cherchions la perfection malgré le désordre, nous cherchions l’extase de l’épuisement malgré la fatigue déjà présente. Je n’ai jamais été un bon danseur, mais là, ça avait l’air différent, elle m’entraînait en même temps, nous ne faisions plus qu’un et j’avais même surpris chez moi une souplesse cachée.

Nous dansions depuis 15 minutes quand tout à coup le monde tourna brusquement autour de moi et je perdis le contrôle de mes jambes. Genoux à terre, elle me releva et m’emmena dehors pour me poser contre le mur de la boîte. Le monde tournait encore, jusqu’à ce que je m’abaisse pour dégobiller le quart de l’alcool que j’avais englouti jusque là. Et je me félicite d’avoir tourné la tête pour pas qu’elle me fixe en train de vomir. Après m’être essuyer la bouche, je la regardai honteusement. Et elle se mit à rire, à beaucoup rire, et je ne tardai pas à la suivre. Nos rires éclataient dans le froid silence de la nuit.

Les musiques se succédaient, accompagnant les pas de danse et les regards heureux qu’elle me jetait. La piste se vidait peu à peu, et c’est à 5h50 que nous nous sommes retrouvés seuls, dans notre sphère éphémère. La dernière chanson résonna alors dans nos têtes, la dernière sonorité, la dernière note de musique, le dernier baiser qui signifiait implicitement la fin de notre soirée. Je la pris doucement par la main et nous sortîmes de la boîte. Un homme distribuait des tractes à la sortie, nous en prîmes une chacun sans regarder ce qui était inscrit dessus et je la pliai pour la ranger dans ma poche. Il nous parla pendant quelques minutes, les mots se mélangeaient dans ma tête, et j’avais beaucoup de mal à comprendre ce qu’Elle et lui se racontaient. Nous nous éloignâmes et soudainement, elle déchira la carte en me disant, amusée :

« Jamais je n’irais au Mannekein Pis ! C’est un peu ringard comme bar. » Et elle avait raison. Les restes de l’invitation s’envolèrent dans le vent.

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Après m’être précipité pour prendre ma douche, me préparer, ranger un minimum mon studio, je pris la route en direction du Mannekein Pis. Je suis arrivé à 18h12. Je soufflai un bon coup, regardai le ciel et je rentrai dans le bar d’un pas décisif. Il y avait très peu de monde, elle n’était sûrement pas encore arrivé. Je me posai sur le comptoir et attendis. L’angoisse montait au fur et à mesure que les gens rentraient, que l’alcool coulait et que le temps passait. Ma gueule de bois était presque entièrement passée, j’allais enfin la voir sobre et avec la totalité de mes capacités. Alors j’attendais. 20H00. 21H00. Je n’avais pas assez dormi, mes paupières se fermaient peu à peu quand soudain j’entendis une voix familière derrière moi qui m’appelait. Je me retournai et vit Tristan, un sourire aux lèvres. Que faisait-il là ? Aucune importance, il fallait que je l’interroge sans attendre sur la soirée de la veille. Il posa sa main sur mon épaule :

  • « Mais qu’est-ce que tu fais là ? Je pensais que tu détestais ce bar ! Et puis, où étais-tu hier ? On a tenté de te joindre presque 20 fois.
  • Je te raconterai tout plus tard. D’abord j’ai besoin que tu me donnes toutes les informations que tu disposes sur la femme avec qui j’étais hier !
  • Oh là. Tu m’en demandes beaucoup, on t’a presque pas vu de la soirée.
  • Réfléchis ! Criai-je alors.
  • Du calme. Si je te dis que je me souviens pas de cette fameuse personne, c’est que c’est vrai. Je t’ai juste vu repartir seul.
  • Je n’étais pas seul. Et que fais-tu là d’abord ? Demandai-je.
  • Un homme nous a donné invitation hier, quand on sortait d’une boîte. Si tu veux, il y a Sam aux toile… »

Mon cœur s’arrêta net. Je me souvenais de cet homme qui nous avait invité, il était sûrement ici et il fallait à tout prix que je le retrouve. Comment pouvais-je me rappeler de lui et non d’Elle ? Je me gardai alors de répondre à cette question plus tard. Lui seul pouvait m’en dire plus sur Elle. Il m’aura fallu quelques regards à droite à gauche pour le remarquer, et je me précipitai brusquement vers lui, laissant Tristan me regarder d’un air inquiet. Arrivé devant l’homme, je demandai sans perdre une seconde :

  • « Vous vous rappelez de moi ?
  • Hum… Il me semble oui. Vous étiez…
  • Et vous vous rappelez de la femme qui était avec moi hier ?
  • A moins que je me trompe, vous êtes resté seul toute la soirée. »

Cette dernière phrase percuta mon esprit comme une folle tornade d’incohérences logiques. Les restes de mon espoir s’envolèrent dans le vent.

———-

Sa tête était posée contre mon cœur, et ses cheveux recouvraient ma poitrine. L’herbe était fraîche, et le soleil se levait. C’était magnifique. Nous étions seuls dans le parc, avec les oiseaux qui chantaient le jour nouveau. Je brisai le silence de ma voix fatiguée :

  • Pourquoi nous avons passé la soirée ensemble et je ne connais toujours quasiment rien de toi ?
  • Pourquoi tu n’arrêtes pas de me poser cette question ?
  • Je… Je sors d’une longue relation et j’ai… J’ai peur de souffrir encore
  • Qui te parle de souffrir ? Arrête de te prendre la tête et viens ! »

Elle se leva soudainement et me prit par la main pour m’emmener au pied d’un sapin. Elle sortit de sa poche un mini-couteau et commença à griffer une phrase sur l’écorce. Elle me cachait les yeux avec l’autre main et m’ordonnait de ne pas regarder. 30 secondes passèrent et je pus enfin lire, gravé à jamais :

« Demain sera une nouvelle histoire »

Je la regardai alors déçu, et je vis la lueur dans son regard s’éteindre. Elle n’exprimait plus aucune émotion. Je luis dis alors :

  • « Tu vas partir et ne jamais revenir alors ?
  • Je ne serai jamais parti. Et toi tu reviendras ici, demain.
  • Comment ça ?
  • Je suis l’histoire éphémère qu’il te manquait. »

Alors elle me sourit et me prit par la main. Nous avons marché, et je ne sais comment, mais nous sommes arrivé devant mon studio. Voilà, c’était la fin. Plus le soleil illuminait son visage, et plus elle disparaissait. Je n’arrivais à ouvrir la bouche, j’assistais à cette scène étrange, abasourdi. Elle parla :

« Sache que tu n’es pas fou. En tout cas, tu ne l’es plus. Tu ne te rappelleras jamais de moi. Ce n’était pas une nuit ordinaire pour nous, je te l’accorde. Mais maintenant je veux que tu sois heureux. Nous allons être heureux, toi et moi. A jamais. »

Et les restes de son corps s’envolèrent dans le vent.

Elle avait disparu, à jamais.

Et ce fut le blanc jusqu’à mon réveil à 14h25 le lendemain.

12 Juin 2015

Il était 12h46 lorsque je me suis réveillé en compagnie d’un mal de tête insoutenable, un véritable coup de marteau dans mon crâne. Tristan et Sam étaient à mes côtés. Tristan me tendit un verre d’eau :

« Tu n’aurais jamais du autant boire hier. D’ailleurs, je ne comprends même pas pourquoi tu as fais ça. La prochaine fois, ne compte pas sur nous pour être là. »

Les yeux dans le vide, je m’habillai sans leur prêter attention et ouvrit ma porte d’entrée. Ils me regardaient l’air inquiet, alors je les remerciai et partis de mon studio. Et je courus le plus vite possible sans m’arrêter. Il pleuvait, le sol était glissant mais rien ne pouvait m’arrêter, jusqu’à mon arrivée au parc, et plus précisément devant notre arbre. Bien entendu, rien n’était inscrit dessus, l’écorce avait juste été gratté. Je tombai à genoux, remarquai les petites plaies au bout de mes doigts et souris. Une larme coula dans ma bouche. J’avais tout inventé, du début à la fin.

Je n’avais jamais été aussi pressé d’aller voir mon psychologue. Je n’avais pas de rendez-vous mais je savais très bien que rien ne pouvait me stopper, il fallait que je lui parle. Toute cette histoire était trop folle pour moi. A moins que je ne sois moi-même fou ? Je passai la porte du bâtiment principal, le hall, courus devant ces tableaux, ces plantes, cette secrétaire et j’ouvris la porte sans toquer. Il était seul dans son bureau, cela devait sûrement être sa pause-déjeuner. Je criai alors :

  • « Dites-le moi ! Est-ce que je suis fou ?
  • Calmez vous, nous allons prendre un rendez-vous et…
  • Je veux savoir tout de suite ! »

La secrétaire entra alors dans le bureau et demanda si elle devait appeler la police. Le psychologue fit non de la tête puis elle sortit, nous laissant, lui et moi, face à face. Il avait l’air serein, et j’avais peur. Peur de moi.

Il parla alors :

  • « Que voulez-vous savoir ?
  • La femme que j’ai rencontré dans le bar. Comment se fait-il que tout avait l’air si réel cette nuit-là, mais que ça ne l’était que dans ma tête ?
  • J’attendais justement que vous le découvriez par vous-même.
  • Donc vous le saviez ? Vous saviez qu’elle n’existait pas ?
  • Oui. Et non, vous n’êtes pas fou. Vous êtes juste… juste vide de l’intérieur depuis que votre ex-amie vous a quitté. Et cette femme, celle que vous avez créé de toutes pièces, vous en aviez besoin. Elle vous a aidé, l’espace d’une nuit, à passer à autre chose. Et elle a changé votre façon de voir le monde, vous allez sûrement être différent maintenant, et ce grâce à elle. Grâce à vous. Aujourd’hui est une nouvelle histoire. Vivez-la à fond.
  • Mais comment j’ai pu tout inventer…
  • Le mélange de votre traitement avec l’alcool, combiné à votre détresse sans doute. Cela n’a aucune importance. Quoiqu’il en soit, vous allez pouvoir avancer maintenant que vous avez compris.
  • Qu’est-ce que j’ai compris ? »

Il y eut un long silence dans lequel mes yeux remplis d’incompréhension était plongés dans son regard rassurant. Il prononça alors ces mots, qui résonnèrent au creux de moi :

« Chaque Homme est une histoire qui n’est identique à aucune autre »

Je le regardai une dernière fois, sortis du bureau et refermai la porte, l’esprit complètement retourné. Mes yeux étaient grands ouverts comme pour mieux voir la réalité de la situation.

Et ce jour-là, j’ai remarqué pour la première fois le charme de la secrétaire.

J’espère qu’elle aime la bière.

Et il m’arrive encore de sentir l’odeur de ses cheveux, de ressentir sa peau contre la mienne, d’entendre l’écho de sa voix dans ma cage thoracique et de voir, lorsque je ferme les yeux, la lueur dans son regard plus forte que jamais.

FIN.

16 octobre, 2017 à 14 h 22 min | Commentaires (0) | Permalien


Je Pars Ce Soir

0km/h.

Lorsque l’on est jeune, juste des petits Hommes qui courent après les papillons, les ballons et les copains, on voit le Monde. On le voit comme il est : immense. On se dit qu’on aura jamais tout vu, qu’il faudra toujours courir car le temps nous est compté et qu’un jour, on sera vieux, juste des vieux Hommes qui courent après le train, les ennuis et le temps, et qui ne voient plus le Monde. Plus nous grandissons, et plus celui-ci se rétrécit jusqu’à nous étouffer. Et bordel, qu’est-ce que j’étouffe.

Alors ce soir, j’ai préféré cesser de courir et j’ai pris ma BMW m3. Elle s’est sentie négligée la petite, vu qu’on prend la voiture familiale à chaque fois qu’on sort. Je ne sais pas où aller, et c’est sûrement mieux comme ça : je vais enfin les laisser me guider, ces routes. Elles mènent bien quelque part. Genre le vrai Monde quoi, pas celui-ci. Un peu comme Le Monde Des Bisounours. Ou pas. Propagande infantile de merde. C’est pas le vrai Monde ça.

50km/h

C’est triste d’avoir une voiture de sport et de se limiter à 50 en ville. J’aimerais appuyer fort, très, très fort sur l’accélérateur et voir ce qu’il se passe. Les piétons vont-ils m’applaudir ? Vont-ils avoir peur ? À combien de km/h ces poteaux de signalisation céderont sous ma voiture ? À combien de km/h les feuilles dans le vent deviennent des lames de rasoirs ? À combien de km/h ma BMW deviendra mon tombeau ? On fait le pari ?

Ma femme va s’inquiéter, il va y avoir des restes ce soir. Je lègue ma part de gratin à mon fils, Jean. Mon yaourt au chocolat à ma fille, Héléna. Mon verre de vin quotidien à ma femme. Comme ça, tout le monde sera content et il n’y aura pas de gâchis. En plus, le vin, c’est bon pour la santé il paraît.

80km/h.

Où que j’aille, quelqu’un y aura déjà été. Peut-être même un de ces cons aura élu domicile. Alors bon, en attendant, je roule. Seul, avec la solitude comme copilote. De temps en temps je lui parle. Elle est heureuse qu’on se retrouve enfin. À la maison, ça braille tout le temps : mes enfants gueulent, ma femme gueule, la machine à laver gueule, ma vie gueule.

Ce que j’aime dans le fait de rouler la nuit, c’est l’impression que le temps s’est arrêté. Les étoiles semblent ne pas bouger, la Lune elle-même semble respecter cette plénitude. À la maison, le temps s’écoule telle une cascade d’emmerdes. D’ailleurs, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu d’étoiles, comme si elles avaient disparu de ma vie. En fait, je les avais juste oublié. En revanche, je n’ai pas oublié le shampooing sur la liste de courses, ni de mettre le chauffage à 20 avant de partir. Je n’ai pas oublié de souhaiter mes vœux aux beaux-parents, ni de rire aux blagues du patron. Tout cela est inscrit dans le tutoriel de l’homme parfait.

130 km/h.

Il m’avait manqué ce son. Si ce moteur avait été humain, il serait compositeur de musique. Plus que la 7ème symphonie de Beethoven, plus que Marooned de Pink Floyd et Major Tom de David Bowie, cette douce mélodie m’inspire la liberté et l’envie de vivre. Écoutez-la respirer et vous comprendrez. Écoutez-nous respirer. On ne forme plus qu’un, et nous nous éclipsons sous le regard bienveillant de la Lune. Je ne risque rien, depuis quand la musique se veut meurtrière ?

J’ai toujours voulu servir d’exemple à mes enfants, alors j’ai travaillé toute ma vie pour avoir tout ce que je voulais, et je leur ai inculqué les bonnes vieilles valeurs de la société. C’est bien pour ça que je pars. Je me suis peut-être trompé sur toute la ligne. Je tiens à m’excuser. Voyez votre père, regardez ce qu’il fait et que ça vous serve d’exemple. Il s’en va loin sans savoir ce qui va lui arriver dans quelques jours. Que dis-je, quelques minutes.

160 km/h.

Ça vous ai déjà arrivé de regarder votre reflet dans le miroir et vous dire que ce n’est pas vraiment vous ? Que vous auriez mieux été quelqu’un d’autre car la personne que vous voyez ne vous ressemble pas ? Moi tous les matins. Puis j’oublie, je mets mon costard et je vais travailler. On est toujours plus beau avec un costard. J’aime être beau, les gens vous regardent différemment comme quand vous vous regardez dans le miroir. J’aime être beau. Mais je préfère être moi. Tiens ? Et si je meurs, que fera ma famille de mon argent ? C’est vrai, j’ai travaillé dur pour avoir tout ça. Ma femme va sûrement se refaire une beauté, les nouveaux maris, ça ne court pas les rues. Jean, lui, va sûrement se payer une nouvelle voiture. Il n’a que 10 ans, mais ça devrait aller vite. Une BMW hein, n’oublie pas. Tout le monde t’a toujours dit de faire comme ton père. Je suis plus trop sûr de ça. Héléna va sûrement économiser pour ses études, elle a toujours été sérieuse. Qui sera là maintenant pour t’encourager ? Pas cet enfoiré de Franck, j’espère. Je n’ai jamais pu blairer mon voisin. Occupe-toi de ta haie au lieu de courir après ma femme.

182 km/h.

Tout ce temps perdu. Il est passé tellement vite, et toujours sous mes yeux. J’ai l’impression d’avoir vécu à 182 km/h toute ma putain de vie. Ma maison s’est construite en quelques secondes, Jean a grandi en quelques minutes, et je n’ai vécu que quelques heures.

200 km/h.

Ce monde, j’ai l’impression que ce n’est plus que des lignes qui défilent, défilent et défilent tout autour de moi. Les feuilles sont-elles devenues des lames de rasoir ? Tiens, ça me fait penser qu’en rentrant, je devrai couper cette foutue moustache. En rentrant ? Je suis pas en train de me défiler quand même ?

215 km/h.

Et puis, qu’est-ce que ça changerait si je me pète la gueule ? La Terre va continuer de tourner, avec ou sans moi. Et moi, j’arrêterai enfin de tourner en rond. Alors j’appuie sur l’accélérateur, et parfois je ferme les yeux pour savoir jusqu’où je peux aller, comme un défi lancé à moi-même. J’ai déjà tenu 43 ans à l’aveugle, je peux bien tenir encore quelques secondes.

245 km/h.

Arrête de penser, roule.

250 km/h.

Je crois que je suis en train de battre ton record, Paul. Qu’est-ce que.. ? Je transpire ? Ce n’est pas vrai, mon cœur ne cesse de battre. Plus vite sûrement que ma voiture. C’est un record.

255 km/h.

J’ai dû rater une sortie, je l’ai sûrement raté le Monde des Bisounours. Je n’ai pas vu d’arc-en-ciel, juste ces étoiles. Bordel, c’est moi où elles bougent. C’est la fête là-haut ? Ma solitude et moi, on va vous montrer qui sait faire la fête.

260 km/h.

Un chemin de fer au loin. Une lumière clignotante, un train va passer. Il doit me rester quelques secondes, mais à la vitesse où je vais, ça ne devrait pas tarder. Je peux passer. Je vais passer, j’ai vu 3 fois Fast and Furious, la voiture passe tout le temps avant le train. Mes mains sont crispées sur le volant. Quelles lâches. Qui va repasser mon costard ? Les barrières s’abaissent. Attendez-moi. 10 secondes à tout casser. Le train-train ne va pas me percuter, j’en suis sûr. 8 secondes. Je ferme les yeux. J’entends le train. Qui va élever mes enfants ?

270 km/h.

2 secondes. J’ouvre les yeux. Le temps est devenu Éternité. La sueur me brûle les paupières. Je vois le train. J’ai presque passé les barrières. Attendez-moi. Juste quelques millisecondes. Les larmes coulent sur mon visage. Espèce de lâche. Je crie. Je hurle. Je vis.

Putain. Le gratin va être froid.

0 km/h.

Nuit

 

15 octobre, 2017 à 16 h 32 min | Commentaires (0) | Permalien


Old Slamboy

 

Je me souviens quand j’étais jeune, plein d’objectifs loin d’être immondes,

Dont le principal était celui de changer le Monde,

Tout gamin pense être capable d’accomplir de grandes choses,

À coup de smile, à coup de rêve, à coup de tags et de grandes proses.

Alors j’écris des bric-à-bracs, je m’envole du bout de ma plume,

Au tic-tac de la pendule je vois que l’encre se consume.

Les lignes de la feuille me rappellent les rides sur mon visage,

Les livres que j’écris restent à mes yeux les derniers paysages.

Je suis presque vieux, et mes vœux ne sont plus à venir,

J’aurais aimé retenir le Temps qui passe et ne pas passer mon Temps à me retenir,

J’aurais voulu fleurir chaque trottoir, embellir mes idées noires,

Admirer les couleurs du soir et dire merci aux Maquis’Arts.

Je reste adroit pour ne pas passer mon arme à gauche,

J’ai des trous de mémoire tout comme des trous dans les poches,

Je bois donc des litres d’alcool pour dire bonjour à mon Passé,

Et je vomis de la javel pour dire Adieu à la saleté.

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12 octobre, 2017 à 21 h 43 min | Commentaires (0) | Permalien


Fusion

Il n’y a pas de moment ni de circonstance préalable

à la fusion de l’encre et du papier,

comme à celle du corps et de l’esprit.

10 octobre, 2017 à 16 h 31 min | Commentaires (0) | Permalien


L’attente

J’attendais.

À ma droite, un vieil homme était allongé dans son blanc lit d’hôpital.

Il fixait le mur.

À vrai dire, il m’était impossible de savoir où, ni sur quoi son regard était posé.

Peut-être regardait-il derrière lui, les souvenirs ineffacés, les amis inoubliés.

Peut-être lisait-il, dans le blanc de l’espace,

toutes ces phrases qu’il n’a jamais pu dire, ni écrire.

Peut-être défiait-il des yeux tous ces regrets ancrés dans le noir du passé.

Peut-être contemplait-il la beauté de la vie, de la sienne qui n’est bientôt plus.

Je pense que, comme moi, il attendait.

Sauf que nous n’attendions pas la même chose.

 

10 octobre, 2017 à 16 h 21 min | Commentaires (0) | Permalien


Août 2017

La Montagne chante,

L’Éternel refrain d’un Monde

Qui, seul, se souvient

10 octobre, 2017 à 16 h 17 min | Commentaires (0) | Permalien


Seul.

Voyagez au plus profond de votre pensée,

Cette infinité plus infinie que l’infini,

Créatrice de mille et un univers,

Dont vous êtes le capitaine absolu.

Nous traversons les obstacles ensemble,

Nous avançons tels de vieux camarades,

Mais sur le bateau de votre imagination,

Voguant sur des mers inconnues,

Tu es Seul.

Magnifiquement Seul.

6 octobre, 2017 à 16 h 50 min | Commentaires (0) | Permalien


Mon Ami, Henri Banner

Henri Banner est mon ami. On ne se quitte jamais, il est à mes côtés du matin au soir. Il sera toujours là pour moi en cas de coup dur. Le problème avec Henri, c’est qu’il n’a pas le permis de conduire, alors je l’accompagne où il souhaite aller. Henri est un vrai moniteur d’auto-école. La moindre faute de conduite, Henri me fait la remarque. Le moindre excès de vitesse, Henri me fait les gros yeux. Alors je roule doucement, je fais attention aux panneaux de signalisation, aux passages cloutés, à ne pas mettre la musique trop forte, et j’en passe. De plus, Henri ne s’assoit jamais côté passager, il reste sur la banquette arrière. Parfois on en rigole, il me fait des grimaces lorsque je le regarde dans le rétroviseur central. C’est le roi de la rigolade.

Henri Banner a malgré tout des défauts. Il peut parfois être violent, et rester au pied de mon lit lorsque je m’endors, ce qui a le mérite de me donner la frousse lorsque je me réveille et que ses yeux glaçants me fixent. Henri a juste ses humeurs. Il peut veiller sur moi, ce qui me fait sourire. Il peut aussi me faire très mal, ce qui me fait peur. Malgré tout, Henri ne me lâche jamais. Il est là au petit-déjeuner, mais Henri ne mange pas. Il est là au bureau, mais Henri ne travaille pas. Il est là au magasin, à la piscine, au parc, chez des amis, et j’en passe. Le seul endroit où Henri ne me suit pas, c’est le cimetière. Il déteste ça. Il déteste voir sa propre pierre tombale.

Henri Banner se promenait un beau matin dans le centre-ville. Il avait déjà bu le café et fumé une cigarette. Henri était d’humeur joviale, il avait mis son plus beau costume. La journée commençait bien. J’ai rencontré Henri Banner ce matin-là, sur le passage clouté. Ma voiture s’en souvient encore. Depuis, Henri me fait des grimaces dans le rétroviseur. Faut dire, il a maintenant le visage pour.

6 octobre, 2017 à 16 h 47 min | Commentaires (0) | Permalien


La Dernière Bougie

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Elle souffla les trente-neuf bougies disposées sur le gâteau d’anniversaire que ses amis lui ont gentiment concocté pour ce « grand jour ». Toutes s’éteignirent sauf une, comme si elle non plus ne voulait pas passer ce cap, comme si elle non plus ne voulait pas vieillir.
– Souffle, souffle, souffle ! – reprenaient en chœur les invités autour de Sandra.
« Ils sont bien sympas, mais ce n’est pas eux qui prennent une année de plus dans la gueule. » pensa-t-elle à ce moment. Elle leur sourit alors, aspira l’air et souffla de tous ses poumons sur la dernière bougie. La flamme s’estompa doucement, et les invités acclamèrent la presque-quarantenaire.

Qu’allait-elle-faire maintenant ? Les rides allaient continuer à prendre place aux abords de son visage, les envies allaient peu à peu changer et la fatigue allait s’installer jour après jour dans son quotidien. Sandra ne voulait pas. Elle refusait de renoncer aux nombreux rêves qui lui avaient donnés jusque là la force d’avancer et de se battre. Pourtant, elle était et resterait ce qu’elle est, et elle trouvait cela tellement triste. L’émotion monta et fit trembler sa lèvre inférieure. Une larme déborda de son œil gauche comme une goutte d’eau d’un vase. Remerciant ses amis d’un geste de la main, elle s’avança, la tête baissée, vers la salle de bain.

Sur le chemin, Pierre l’enlaça tendrement et lui susurra un « Je t’aime mon amour » au creux de l’oreille. Un sourire se dessina sur le visage de Sandra, mais elle n’avait pas la force de lui répondre. Elle se dit malgré tout qu’elle avait enfin trouver un homme gentil, avec qui elle se sentait réellement bien. Il passait son temps à l’entourer d’affection et de tendresse, comme si elle était une petite chose fragile. Selon Sandra, il ignorait la force dont elle avait pu faire preuve au cours de son existence, et la volonté ancrée en elle d’acquérir tout ce qu’elle souhaite. Elle enroula ses bras autour du cou de Pierre, lui déposa une baiser sur la joue, avant de continuer son chemin vers la salle de bain. Elle ressentait encore plus le besoin d’exploser, seule.

La soirée battait son plein. Les invités, amis mêlés dans les vagues connaissances de Sandra, s’amusaient clairement. Ils discutaient, ou plutôt criaient, de tout et de rien avec n’importe qui et n’importe quoi. Les rires recouvraient le fond sonore, et s’entremêlaient aux mélodies des verres qui claquent et des gorges qui se remplissent. Sandra aurait bien voulu s’amuser, mais une boule au ventre l’en empêchait. Elle s’imaginait à ce moment que cette boule représentait tout ce dont elle aurait voulu accomplir, mais qu’elle n’accomplirait jamais. Elle aurait tant voulu faire le tour du Monde pour visiter la Terre, sauter en parachute pour visiter le ciel, même aller plus haut pour voir ce que personne ne voit d’ici.

Elle n’avait encore jamais appris à jouer de la guitare, alors qu’elle avait trop souvent rêvé de jouer les accords de Stairway to Heaven. Elle voulait également faire un enfant. « Quelle ironie » se disait-elle en s’imaginant maman dans l’espace, caressant les cordes et le manche en acajou de sa Gibson. Elle était à deux pas de la salle de bain lorsque Juliette, sa sœur, lui prit la main pour l’emmener danser dans la foule alcoolisée. Il régnait une odeur de clopes et de transpiration, mais tout le monde s’en fichait tant l’excitation enveloppait leur esprit. Sandra se laissait bercer par les mains affectueuses de sa sœur, même si son cœur était ailleurs, peut-être des années auparavant.
– Amuse-toi, allez ! – lui cria Juliette à l’oreille.
– Je m’amuse, tu sais.
– Non. En revanche, eux, ils s’amusent. – dit-elle en désignant de la main les invités qui se déchaînaient au gré des musiques. L’appartement va être dans un sale état, demain. On a retrouvé de l’alcool jusque dans la salle de bain, à moins que ce ne soit une fuite…
– Ne t’en fais pas, on se retrouve tout à l’heure. – lui lança Sandra d’un ton sec.
Elle lâcha les mains de sa sœur, avant de lui adresser malgré tout un sourire et un clin d’oeil furtif signifiant un « Je t’assure que ça va ».

Ça n’allait pas. Elle se sentait mélancolique comme lors de ces interminables journées grises où elle s’empiffrait de bouquins dans un silence poétique. La petite mariée de Chagall l’avait particulièrement touché tant l’ouvrage décrit l’acharnement du Temps à couler abondamment sans se lasser. Pour Sandra, le Temps est d’une insolence extrême puisqu’il n’obéit à personne sauf à lui-même. Elle aurait voulu, à ce moment précis, l’attraper et lui ordonner de s’arrêter l’espace d’un instant. Le Temps se fiche de l’instant. Il a le temps. Sandra maudit ceux qui parvenaient à vivre au jour le jour et qui l’incitaient à faire de même. À cet instant, le passé semblait l’attirer dans un gouffre dangereux où il est impossible d’en sortir indemne.

Le brouhaha fit ensuite place à un silence à moitié sourd. Sandra était dans la salle de bain. Elle ferma la porte à clef, puis ses yeux, et souffla profondément. Le calme de la pièce lui prodigua un bien-être soudain. Le temps semblait se passer plus lentement loin des attroupements. Elle s’avança vers la baignoire dans le but de s’y faufiler et d’y être tranquille, lorsque son pied dérapa sur de l’eau répandue au sol. Sandra, n’ayant pas eu le temps de se rattraper correctement, poussa un cri avant que son crâne ne se cogna violemment contre le rebord du lavabo. Les étoiles dont elle rêvait tant défilèrent devant ses yeux, puis furent remplacées par une douce lumière sans couleur. Sandra perdit la vie sur le coup. À cet instant, au cœur de la cohue, les invités balançaient leurs corps sur une certaine mélodie, en yaourtant d’une manière assurée « Dear lady, can you hear the wind blow, and did you know your stairway lies on the whispering wind ».

2 octobre, 2017 à 21 h 58 min | Commentaires (0) | Permalien